Connaissez-vous par hasard, l’histoire de ma mare, une histoire qui se raconte le soir au moment de dire bonsoir juste quand il se met à faire
bien noir ?
C’est une histoire qui gargouille avec des animaux qui grouillent dans la patouille, une histoire de grenouilles vivant dans une citrouille.
Tous les soirs, au bord de la mare, la reine des grenouilles fait enrager ses patrouilles :
- Aux pas les crapauds, rien ne sert de faire les beaux, rejoignez vos bataillons…
- En avant les grenouilles courez à la farfouille et tant pis pour la gadouille…
- Je tiens à mon festin dès le petit matin.
Crapauds et grenouilles s’empressent d’obéir non sans maudire cette reine qui, bien que souveraine, les insupporte avec ses vices et ses caprices. Tout bas, ils murmurent :
- Ce n’est pas une reine, c’est un cataclysme !
Si par malheur la reine les entend, attention les enfants, toute la mare frissonne sous son emportement : elle tempête, elle postillonne, elle divague et fait des vagues…. Ma mare n’est plus
une mare mais un océan bousculé par un ouragan ! Toute la nuit est en furie, le vent aussi rugit, et moi je tremble dans mon lit……
Pour rétablir le calme tout son régiment n’a plus qu’à rentrer dans le rang, à marcher aux pas, malgré les injures et les crachats….
Quand la reine est en colère, il faut la satisfaire, accomplir son devoir, ne jamais la décevoir.
Mais que veut-elle leur faire faire, pourquoi tant de manières ? c’est une vieille histoire qui remonte à ma mémoire chaque soir dès qu’il fait noir.
Une simple histoire de grenouilles qui me flanque la trouille et voilà que j’en bafouille !
Maintenant je ne peux plus me taire, je me dois de vous révéler ce mystère qui fait de ma mare un endroit unique, un peu cynique et finalement presque comique si elle ne se passait pas toujours
la nuit, à l’heure des chauves-souris …
Il fait donc noir au bord de ma mare, crapauds et grenouilles se sont mis à la tambouille, pour préparer le festin exigé par la reine chaque matin. Les crapauds ramassent, entassent les vers et
les lentilles d’eau, les libellules et les moucherons qu’ils découpent en morceaux en rythmant tous leurs mouvements de stridents coassements. Ils arrivent même à réveiller les serpents qui
s’approchent en rampant prêts à les mordre à pleines dents. Le spectacle est terrifiant….
Les grenouilles font chauffer la marmite en brûlant des termites agglutinés sur les brindilles qu’elles ont récoltées dans les prés.
Du haut de la citrouille, la reine paraît sommeiller, mais bien éveillée elle est prête à blâmer le premier ou la première qu’elle surprendrait à flâner.
Ici je suis bien obligée d’ouvrir une parenthèse pour vous préciser que toute cette mascarade reprise chaque nuit est due en partie à mon arrière-grand-père, mon dieu quelle affaire !
Un soir en rentrant un peu tard mon aïeul, sans la voir, est tombé dans la mare. Pataugeant dans la boue, le pauvre homme s’en est sorti en y laissant au fond de la vase une de ses bottes qui
d’année en année s’envase. Dans la botte restait une chaussette dudit grand-père, dépareillant une paire tricotée par l’arrière-grand-mère qui, dit-on, en est morte de colère !!!
La reine des grenouilles, ce soir-là, soir de pleine lune, avait vu la chaussette, couleur de prune, briller dans la brume et prise d’un accès d’adoration pour ses reflets colorés
ne voulut plus jamais s’en passer !
Elle exigea alors de ses sujets qu’ils lui servent chaque matin, dans la salle à manger de la citrouille, une chaude ratatouille, à la mode grenouille, servie dans la chaussette de
l’arrière-grand-père qui maintenant repose au cimetière et n’a plus rien à en faire !
Le peuple batracien n’y peut rien mais cette histoire a transformé son univers en mini enfer, à cause de la reine des grenouilles qui le jour de la chute du grand-père venait d’apprendre, par
radio grenouille, combien elle était populaire, puisque son nom avait été choisi pour baptiser la plus belle et la meilleure des pommes : « Reine des reinettes »… Cela l’a tellement gonflée
d’orgueil, elle qui n’y connaissait rien à l’orthographe, que, depuis, elle mène son monde à la baguette pour être servie et respectée à défaut d’être aimée !
Souhaitons seulement, en guise de conclusion, que l’histoire de ma mare ne vous donne pas de cauchemars et qu’au chaud dans votre lit, vous passiez une bonne nuit.
Texte :ABC, photo : Gérard Méry
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